Le sexe oral provoque-t-il le cancer de la gorge?

Détail de la frise érotique du temple Lakshmana, Inde - Photo : Khajuraho.

A l’automne 2010 paraissait dans une publication des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (Ministère américain de la Santé), un article intitulé : « Épidémie de cancers oro-pharyngés et virus du papillome humain » (1). Réalisée par Torbjörn Ramqvist de l’Institut universitaire Karolinska de Stockholm, et Tina Dalianis de l’Institut suédois pour le contrôle des maladies infectieuses, cette étude a fait grand bruit dans les médias et continue d’en faire : la fellation provoquerait le cancer de la gorge.

Ce que dit l’étude

Les auteurs partent du constat que dans plusieurs pays d’Europe du Nord, ainsi qu’au Royaume Uni et aux Etats-Unis, le nombre de cancers épidermoïdes oro-pharyngés (c’est-à-dire de la gorge) sont en augmentation. Les causes principales de ces cancers sont le tabagisme, la consommation d’alcool et, dans les pays d’Asie, la consommation de chique de bétel (surtout si elle est associée au tabac). A celles-ci s’ajoute le papillomavirus humain (PVH), en particulier le PVH-16, habituellement à l’origine des cancers de l’utérus. C’est à cette dernière cause que l’étude est consacrée. Celle-ci s’accroît, et les auteurs font l’hypothèse que la hausse générale des cancers de la gorge est due au papillomavirus, par transmission sexuelle. Plus précisément, ils postulent que la croissance des cancers de la gorge résulte des comportements sexuels oraux précoces et avec de multiples partenaires.

La fellation et le cunnilingus pires que le tabac et l’alcool ?

De nombreux médias ont fait leurs choux gras de cette étude, présentant la fellation comme une cause importante des cancers de la gorge.  Certains d’entre eux se font même l’écho, sans aucun esprit critique, de propos encore plus alarmistes répétés depuis plusieurs années par le Dr Maura Gillison de l’université d’Ohio aux Etats-Unis, selon laquelle les rapports sexuels oraux augmentent considérablement plus les risques de cancer de la gorge que le tabac ou l’alcool (2). Elle a d’ailleurs réitéré ses propos en février 2011 à Washington lors de  l’assemblée annuelle de l’Association américaine pour l’avancement de la science (AAAS) (3). Elle précise cependant : « Nous ne pouvons pas démontrer avec certitude que certains comportements sexuels sont liés à un risque d’être infecté par des papillomavirus » (3). N’est-ce pas contradictoire ? Ceci ne l’empêche toutefois pas de préconiser, de façon préventive, la vaccination pour les hommes (les femmes pouvant déjà être vaccinées dans le cadre de la lutte contre le cancer du col de l’utérus). Il faut dire que depuis quelques années le Dr Gillison travaille en collaboration avec les laboratoires Merck, qui commercialisent depuis 2006 le premier vaccin contre les papillomavirus responsables du cancer du col de l’utérus… (4)

Quelques chiffres

Ainsi que le rapporte l’étude de Torbjörn Ramqvist et Tina Dalianis, on dénombre plus de 600 mille cas de cancers oro-pharyngés dans le monde chaque année, sur 10 millions de cancers (5), tous types confondus. Les hommes sont sensiblement plus touchés que les femmes. Parmi ces 600 mille cas, 10% environ sont causés par papillomavirus, dont il est supposé que la transmission se fait par des pratiques sexuelles orales. 90% des cancers oro-pharyngés restent dus au tabac et à l’alcool, contrairement aux insinuations faites par le Dr Gillison et certains supports de presse.

Si la cause sexuelle était avérée dans les cas de cancers oro-pharyngés par papillomavirus, on pourrait donc dire que 60 mille cas de cancers dans le monde (qui touchent majoritairement les hommes là aussi) sont dus au sexe oral. Cela représente 0,6% des cancers dans le monde.

En France, selon les dernières estimations, l’incidence des cancers oro-pharyngés est de 16 mille cas. Si 10% de ces cancers ont un papillomavirus pour cause, alors 1 600 cas de cancers par an sont dus, peut-être, aux pratiques sexuelles orales, avec un facteur de risque plus important (comme pour toute MST) lorsque l’on multiplie les partenaires. Mais les papillomavirus ne seraient présents en France que dans moins de 4% des cancers de la cavité buccale, selon le cancérologue Didier Ernenwein (6). On tombe alors à 640 cas, loin derrière les plus de 15 000 cas de ces cancers dus au tabac.

(1) Torbjörn Ramqvist, Tina Dalianis, « Oropharyngeal Cancer Epidemic and Human Papillomavirus », Emerging Infectious Diseases, vol. 16, n° 11, nov. 2010 : pp. 1671-1677.

(2) Anil K. Chaturvedi, Eric A. Engels, William F. Anderson, Maura L. Gillison, « Incidence Trends for Human Papillomavirus–Related and –Unrelated Oral Squamous Cell Carcinomas in the United States », Journal of Clinical Oncology, Vol 26, No 4 (February 1), 2008: pp. 612-619.

(3) Voir « Pour certains cancers, fellations et cunnilingus sont plus dangereux que le tabac » sur le site de 20 minutes, qui reprend une dépêche de l’AFP.

(4) Voir Matthew Herper, « At Our Throats », Forbes Magazine, 2 nov. 2009.

(5) Voir les statistiques mondiales, européennes et françaises concernant les cancers sur le site InfoCancer.

(6) « La fellation responsable de cancers ? « Il faut relativiser » », Le Post, 19/10/2010.