« Mon homme regarde du porno »

Certaines femmes vivent mal que leur compagnon regarde du matériel pornographique. Celles-ci s’estiment trahies comme si elles avaient été trompées, elles ressentent de la jalousie  et se sentent dévalorisées, en ayant l’impression de ne pas être satisfaisantes sexuellement.

Ou bien elles considèrent que leur sexualité conjugale est épanouie et elles ne comprennent pas que leur homme consulte des sites pornographiques. Parfois elles songent à rompre. Mais il y a méprise.

Réalité et fantasme

La méprise porte sur les rapports entre la réalité et le fantasme. Avec le fantasme, on se trouve du côté de l’imaginaire. Or, la pornographie se rapporte à l’imaginaire et aux fantasmes, il s’agit de l’une des manières possibles d’y faire écho et de les alimenter. Par conséquent, il n’y a pas de raison a priori de se sentir trahi(e) parce que son conjoint regarde du porno : cela ne concerne pas nécessairement le couple, ni donc la qualité de la sexualité au sein de celui-ci.

Un parallèle avec la masturbation

Ainsi, même si la sexualité du couple est épanouie, cela n’exclut pas que le conjoint ait envie, de manière privée, et sans en parler à sa compagne, d’alimenter ses fantasmes. Et cela ne signifie pas qu’il n’aime plus sa compagne, ou qu’il ne la désire plus. Même chose pour les femmes qui consomment du matériel pornographique. On peut ici faire un parallèle avec la masturbation en solitaire : ce n’est pas parce qu’on est en couple que celle-ci disparaît nécessairement, sans que ce soit le signe d’un problème dans la relation de couple. La masturbation en solitaire, sans support pornographique, est une autre manière de faire travailler son imaginaire sexuel, qui est personnel. Et le matériel pornographique est fait pour la masturbation, qui dans ce cas utilise un support (photos ou vidéos, mais également récits).

Qu’est-ce que la pornographie?

C’est une vaste question, et les controverses n’ont cessé par exemple sur la différence entre la pornographie et l’érotisme, dans une optique d’évaluation morale. On peut cependant dégager des caractéristiques objectives de la pornographie, à commencer par le fait qu’il s’agit d’une « écriture » (graphie), c’est-à-dire d’une représentation de choses, et non des choses elles-mêmes (1). Ainsi n’y a-t-il pas de pratiques sexuelles pornographiques, mais des représentations pornographiques des pratiques sexuelles.

De plus, ces représentations doivent avoir un caractère pervers, au sens où le psychanalyste Stoller parle de perversion comme forme érotisée de la haine (2). Pour lui, la perversion est un fantasme, qui peut être mis en acte, et dont le principal ressort est celui de l’hostilité. Le sadisme en est la forme principale. Autrement dit, la perversion dans le champ sexuel est ce qui relève de la part violente de la sexualité. Et la pornographie est la représentation de la part violente de la sexualité.

Consommer du porno, c’est alimenter la part violente de ses fantasmes sexuels

Toute sexualité, considérée dans sa dimension psychique, est faite d’éléments de violence, chez les hommes comme chez les femmes. Toute sexualité comporte donc un noyau pervers (ce qui ne signifie pas que tout le monde est de structure perverse). La question devient alors : que faire de ce noyau pervers ? Certain(e)s le refoulent, d’autres le traduisent à travers leurs fantasmes (de domination, de soumission…) sans l’agir dans leurs pratiques sexuelles, d’autres l’agissent plus ou moins dans leurs pratiques sexuelles, d’autres l’agissent mais pas avec la personne qu’ils aiment (prostituées, maîtresse, amant…), d’autres le satisfont à travers la consommation de matériel pornographique, etc. Dans ce dernier cas, la sexualité du couple peut agir dans une certaine mesure les fantasmes hostiles, et la pornographie servir à aller au-delà de ce qui est agi ou agissable avec le (la) partenaire. Il y a d’ailleurs des fantasmes que les gens n’ont pas du tout envie de réaliser, mais qui les excitent en imagination, et à travers éventuellement des représentations pornographiques. Le fantasme de viol en fait typiquement partie.

La dépendance à la pornographie

L’un des vrais problèmes dans un couple touchant la pornographie survient lorsque l’un des conjoints a développé une dépendance au matériel pornographique, et que la sexualité dans le couple en pâtit, et plus globalement la relation conjugale, voire toute relation sociale, avec une tendance à l’isolement. Dans ce cas, il s’agit de comprendre ce que signifie cette dépendance, à quoi elle renvoie, au-delà de la dimension pornographique. C’est relativement à des blessures intérieures et à des angoisses qu’il faut l’envisager, comme toute dépendance (tabac, nourriture, forums de discussion sur internet, dépendance affective, etc.).

Le sentiment d’être trahi(e)

Un autre problème que peut soulever la pornographie dans un couple est celui qui touche non pas le conjoint consommateur, mais le conjoint qui se sent trahi et floué. En effet, pourquoi vit-elle (puisqu’il s’agit le plus souvent de femmes dans ce cas de figure) le fait que son homme consomme du matériel pornographique comme une trahison ? Revient souvent le fait que celui-ci le fait « en cachette », c’est-à-dire seul dans son coin, sans elle. Se fait jour ainsi une difficulté à concevoir, et surtout à vivre, que l’autre puisse avoir un jardin privé, qui plus est touchant à la sexualité. Quelque chose du sexuel de l’autre échappe, et cela est insupportable à vivre. Ici se manifeste une tendance à la fusion, qui peut tourner à l’emprise pour calmer l’angoisse d’être séparé(e) de l’autre. Autrement dit, il s’agit de dépendance, mais du côté du conjoint qui ne supporte pas que l’autre ait des petits secrets, qui ne constituent pourtant pas, de manière objective, une trahison.

Un problème de confiance en soi

Des problèmes de confiance en soi peuvent également être à l’origine du fait de mal vivre que l’autre regarde du matériel pornographique, car il regarde d’autres filles, avec lesquelles la conjointe va se comparer et vis-à-vis desquelles elle va se trouver moins bien. Or, là n’est généralement pas la question, surtout si par ailleurs le conjoint a du désir pour sa compagne et partage une sexualité satisfaisante avec elle.

La perversion « révélée »

Autre possibilité (mais sans prétendre avoir été exhaustif) : la consommation de pornographie par l’un des conjoints met l’accent sur la noyau pervers de la sexualité (toujours au sens de Stoller), et en ceci elle peut angoisser l’autre conjoint. En effet, elle pose la question de la dimension hostile de la sexualité, celle de sa part d’ombre qui la rend potentiellement sulfureuse, et avec laquelle tout le monde n’est pas forcément à l’aise. La consommation de pornographie interroge non seulement sur l’existence de ce noyau pervers chez le conjoint consommateur, et la place qu’il occupe, mais aussi chez l’autre conjoint. Elle peut alors faire écho à des choses refoulées et être ainsi dérangeante.


(1) Voir Ruwen Ogien, Penser la pornographie, PUF, coll. « Questions d’éthique », 2003

(2) Voir Robert J. Stoller, La perversion, forme érotique de la haine, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 2007