Trouver l’amour sur internet ?

Au début des années 90 naissait internet, avec l’apparition du premier navigateur web en 1993. Moins de 10 ans plus tard, en 2001, les sites de rencontres amoureuses et sexuelles voient le jour (Meetic, Easyrencontre, Parship…). Ceux-ci comptent plusieurs dizaines de millions d’inscrits à travers le monde. Les forums de discussion et réseaux sociaux sont également des outils utilisés pour faire des rencontres.

L’imaginaire à l’œuvre

Le point commun à tous ces outils est que les gens se « rencontrent » à distance avant d’éventuellement se rencontrer réellement. D’un côté, cela élargit le cercle des rencontres possibles. Mais d’un autre côté, c’est aussi ce qui constitue le principal piège de ce mode de contact.

Le phénomène amoureux comprend une phase d’idéalisation. Or, celle-ci peut être d’autant plus forte que la personne qui en fait l’objet n’est pas rencontrée réellement. Une rencontre amoureuse fait intervenir l’imaginaire, même lorsque l’on a affaire à l’autre physiquement. Mais lorsque l’on n’a pas l’autre en face de soi, l’imaginaire a tendance à occuper toute la scène. Les éléments de réalité sont en effet extrêmement réduits, à tel point d’ailleurs que la personne avec laquelle on échange peut être tout autre que ce qu’elle prétend, y compris quant à son aspect physique. Des études menées sur l’exactitude des informations transmises par l’intermédiaire de sites de rencontre montrent ainsi qu’une majorité d’hommes et de femmes mentent plus ou moins, que ce soit sur leur taille, leur poids, leur situation sociale, voire sur leur situation maritale (1).

Mais même lorsque les personnes ne mentent pas, le manque de réalité ouvre la voie à la puissance de l’imaginaire. Or, de quoi est fait celui-ci ? Essentiellement de nos attentes, conscientes et inconscientes. Autrement dit, ce qui est perçu de l’autre dans le phénomène amoureux, est la possibilité qu’il représente de combler nos attentes et, pour les plus fragiles, de réparer nos blessures. En somme, l’autre est construit par notre imaginaire. Et plus il l’est, moins il est perçu pour lui-même, plus on a affaire au reflet de soi-même. Cette phase du phénomène amoureux est ainsi essentiellement narcissique. Pour reprendre de manière détourner les propos du philosophe Emmanuel Kant, nous ne percevons des choses que ce que nous y mettons (2), phénomène que favorise l’absence de l’autre en chair et en os. Est ainsi érigée l’image de l’âme-sœur, du prince charmant ou de la princesse charmante, de LA bonne personne, qui n’est rien d’autre que notre propre fantasme plaqué sur quelqu’un qui lui sert alors de support. Tout cela peut déjà se produire dans le cadre d’une rencontre qui ne passe pas par internet. La rencontre par internet a tendance à multiplier ces effets.

 Une phase de désillusion

Lorsque la véritable rencontre a lieu, peut survenir une première phase de désillusion. L’autre n’est pas ce que l’on avait imaginé (et réciproquement). Le temps de la découverte peut alors commencer. Ou bien l’histoire se termine là. Certaines personnes peuvent se sentir trahies par le décalage entre ce qu’elles s’étaient représenté de l’autre et ce qu’il est. Mais ce décalage leur est en grande partie dû, d’avoir trop laissé leur imaginaire construire une « réalité » qui venait surtout d’elles.

La phase de désillusion ne signifie pas nécessairement qu’il y avait eu tromperie. Bien que cela puisse être le cas, elle résulte plus essentiellement de la confrontation de l’imaginaire à la réalité. Et cette réalité est que l’autre n’a pas été conçu pour soi. Non pas seulement cet autre-ci, mais tout autre qui se présentera. L’idée qu’il existe LA personne faite pour soi quelque part dans le monde, et qui nous attend, est le plus grand mensonge que quelqu’un, dirigé par son imaginaire, puisse se faire à lui-même. Cette approche égocentrique de l’amour hypothèque d’ailleurs la possibilité de réellement aimer quelqu’un. Pour citer encore une fois Kant, dans ce cas de figure, l’autre est perçu seulement comme un moyen – celui de combler nos attentes – et non aussi comme une fin (3) – c’est-à-dire comme un être humain à part entière, un semblable, qui a lui aussi sa vie, son parcours, ses désirs, ses attentes, ses faiblesses, ses blessures, sa complexité.

Cette première phase de désillusion peut cependant conduire à mieux prendre acte de la réalité de l’autre. Le passage de l’échange par internet à la rencontre physique ne condamne pas nécessairement celle-ci à l’échec. Il vaut mieux, pour cela, que l’imaginaire n’ait pas trop fonctionné, ou ne pas être dupe de son propre imaginaire et savoir que, précisément, il œuvre. Il est alors plus prudent que la rencontre physique ait lieu rapidement. Car si celle-ci intervient après plusieurs semaines d’échanges, voire après plusieurs mois comme cela arrive parfois, l’écart entre ce qui avait été imaginé et ce qu’il en est réellement risque d’avoir l’envergure d’un abîme. Et cela, alors même qu’une rencontre plus rapide aurait éventuellement permis de mieux apprécier la réalité de l’autre, et de lui trouver beaucoup d’attrait.

 A distance de l’amour

Les rencontres par internet voient en outre se développer les situations où les personnes qui échangent sont éloignées géographiquement. Ce cas de figure complique les possibilités de se rencontrer physiquement, non seulement une première fois, mais, si la relation perdure, les fois suivantes. Il n’est pas rare que les personnes concernées prétendent qu’elles n’ont pas choisi cette situation. Or, il n’y a pas de hasard dans les rencontres amoureuses. Si l’on s’investit dans une relation à distance, c’est que la distance est recherchée, au moins inconsciemment (auquel cas, ce n’est effectivement pas un choix conscient).

Quel peut être l’avantage de la distance ? Il est justement de permettre à l’imaginaire d’occuper une place prépondérante. Il est plus aisé de continuer à rêver et à s’exalter lorsque la relation est construite autour d’un obstacle que lorsqu’elle est facile et peut s’inscrire dans le quotidien. Il y a ici une similitude avec les relations adultères : l’obstacle, incarné par le conjoint officiel, est ce qui empêche de s’engager avec l’autre et de vivre l’amour au quotidien. La dimension narcissique peut donc continuer à occuper largement la scène, au profit du sentiment amoureux qui peut confiner à la passion, mais au détriment de l’amour pour l’autre dans sa réalité.

Cela permet également d’éviter une relation trop fusionnelle si l’on est angoissé par la proximité que favorisent les relations amoureuses près de chez soi. Autrement dit, tout comme dans le cas des relations adultères, il y a quelque chose qui fait tiers et qui ainsi sépare. La distance géographique d’un côté, le conjoint officiel de l’autre, sont donc des éléments fondamentaux de ces relations, sans lesquels elles n’auraient sans doute pas commencé.


(1) Cf. J. T. Hancock, C. Toma, N. Ellison, « The Truth about Lying in Online Dating Profile », CHI 2007 Proccedings – Online Representation of Self, San Jose, April 28-May 3 2007 ; C. L. Toma, J. T. Hancock, N. Ellison, « Separating Fact From Fiction: An Examination of Deceptive Self-Presentation in Online Dating Profiles », Pers Soc Psychol Bull 2008; 34; 1023.

(2) Emmanuel Kant, Critique de la Raison pure, Préface à la seconde édition, Flammarion, 2006. Kant dit plus précisément : « nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes ».

(3) Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs, Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 2002.